Une commode doublement royale par Lalonde

C'est une très intéressante découverte et un document historique que le marché de l'art nous a offert récemment. Sont passés en ventes un ensemble de dessins, dont l'estimation donnait l'impression d'un caractère anodin. Pourtant à en croire le résultats des enchères, jusqu'à 500 fois supérieur à l'estimation, le recueil avait un intérêt certain. Il nous a d'ailleurs échappé !

Dans un des lots, nous avons relevé en particulier le projet d'une commode à faisceaux de licteurs passant sans identification de l'auteur. Et pourtant le style et le chiffre figurant sur ce projet ne laissaient aucun doute ! Richard de Lalonde, la commode du cabinet du Conseil de Louis XVI à Compiègne, mais pourquoi "Mr" et ce chiffre contenant un S au milieu, difficilement lisible sur le bouclier central? Pierre Verlet en a autrefois publié la raison.

Il s'agit d'un projet de l'ornemaniste Richard de Lalonde pour Louis Stanislas Xavier(LSX), comte de Provence, dit Monsieur, frère de Louis XVI. Après modifications suivant un deuxième projet illustré ci-dessous (Etude Laurin-Guilloux-Buffeteaux-Tailleur, Drouot, Paris, Ancienne collection de la comtesse de Béhague, Dessins et manuscrits anciens, 29 novembre 1995, il fut exécuté par Stöckel comme la plupart des meubles de Monsieur à cette période.

Monsieur s'étant trouvé en difficulté financière, Pierre Verlet a prouvé, dans Le Mobilier Royal Français, que par l'intermédiaire du marchand Philippe Ambroise Sauvage, le meuble (avec d'autres) fut revendu en 1786 au Garde-Meuble de la Couronne avant d'être transformé à plusieurs reprises par Guillaume Benneman, ébéniste de la Couronne, pour l'usage du Roi à Compiègne, en son cabinet du Conseil.

La commode fut d'abord rehaussée au premier semestre 1786 sous la direction de Hauré et placée sur des boules de bronze de Forestier pour se conformer à la hauteur du bas-lambris. Le chiffre de Monsieur fut remplacé et des fleurs de lys posées. Puis en 1787, les côtés furent cintrés pour s'assujettir aux boiseries du cabinet du Conseil de Compiègne. Le meuble s'en trouva ainsi élargi. Il fallut donc changer le marbre au second trimestre 1787. On s'y prit à deux fois car finalement le meuble était trop cintré ! Que de dépenses !

Le dessin de cette commode doublement royale, est d'autant plus précieux que pendant longtemps on a pensé que le modèle du meuble résidait dans une estampe d'un recueil de modèle de Lalonde, plus simple quoique similaire dans la ligne générale (publié dans Les Ebénistes du XVIIIe siècle, Hachette, Paris, 1963, p. 311). Il s'agit en réalité d'un projet précisément conçu par Lalonde pour le comte de Provence, qu'il a ensuite pu publier.

Il confirme l'importance de Richard de Lalonde dans les arts décoratifs royaux de la fin du XVIIIe siècle, comme dessinateur pour le garde-meuble particulier de Monsieur, et finalement son rôle similaire à celui d'un "dessinateur de la Chambre" pour le Garde-Meuble de la Couronne.

D'autres commodes du comte de Provence dessinées par Lalonde et réalisées par Stöckel furent transformées, dont une pour la chambre de Marie-Antoinette à Saint-Cloud (projet ci-dessous, et deux copies avec variantes par Benneman en 1786 pour son salon des jeux de la Reine à Compiègne).

Le projet de Lalonde pour cette commande qui échut à la Reine, passé en vente en 1995, ne laisse pas de doute sur la paternité du projet que nous venons d'étudier et qui est passé en vente incognito. La manière est très proche, et stylistiquement similaire au projet de commode martiale. Ce premier dessin est passé Etude Laurin-Guilloux-Buffeteaux-Tailleur, Drouot, Paris, Ancienne collection de la comtesse de Béhague, Dessins et manuscrits anciens, 29 novembre 1995, lot 53.

Ce projet de commode à encoignures ajourées du comte de Provence, légèrement modifié mais assez fidèle, fut copié par Benneman en 1786 pour le salon des jeux de la Reine à Compiègne. Il pourrait avoir été commandé pour Marie-Joséphine de Savoie, épouse de Monsieur, dont il porte le chiffre.

Le passage du second dessin vient grossir le corpus de modèles des meubles royaux et des meubles du comte de Provence, mais pas seulement. Avec les deux commodes de la chambre de Marie-Antoinette à Compiègne (une deuxième fois transformées pour être placées dans le salon des jeux de la Reine à Fontainebleau), également proches de ce modèle, il atteste l'influence de la commande de Monsieur et de la collaboration de Lalonde et de Stöckel sur les réalisations du Garde-Meuble de la Couronne par l'ébéniste Benneman durant les dernières années précédant la Révolution.

Vincent Pruchnicki

Expert à la CEA (CEDEA)

Pour l'étude complète de la commode de Stöckel commandée par comte de Provence et modifiée pour le cabinet de Louis XVI à Compiègne par Benneman, voir Pierre Verlet, Le Mobilier Royal Français, Les éditions d'Art et d'Histoire, Paris, 1945, notice 16, p. 40-43.

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